Mis à jour le 04 juillet 2026 par Ludovic

Le modèle Fama-French est l'un des cadres les plus influents de la finance moderne pour expliquer et prévoir les rendements des actions. Développé par les économistes Eugene Fama (prix Nobel d'économie 2013) et Kenneth French à la Booth School of Business de l'université de Chicago, il prolonge le modèle d'évaluation des actifs financiers (CAPM) en ajoutant plusieurs facteurs de risque au-delà du seul marché.

Sa première version, publiée en 1993, repose sur trois facteurs : le marché, la taille et la valeur. En 2015, Fama et French l'ont étendue à cinq facteurs en y intégrant la rentabilité et l'investissement. Ce guide décrypte chaque facteur, la formule, l'interprétation des résultats et les débats actuels autour de la prime de valeur.

Points clés à retenir

  • Le modèle à 3 facteurs (1993) explique les rendements par le marché, la taille (SMB) et la valeur (HML).
  • Le modèle à 5 facteurs (2015) ajoute la rentabilité (RMW) et l'investissement (CMA), améliorant le pouvoir explicatif des rendements.
  • Le modèle repose sur une régression linéaire ; les coefficients mesurent l'exposition aux facteurs et l'alpha mesure la performance inexpliquée.
  • La prime de valeur a connu une longue sous-performance de 2017 à 2020 avant de se redresser, alimentant un débat toujours vif.
  • Le momentum n'est pas inclus, ce qui reste critiqué ; l'ajouter donne un modèle à six facteurs.
  • Les données officielles sont disponibles gratuitement dans la Kenneth French Data Library.

Qu'est-ce que le modèle Fama-French ?

Le modèle Fama-French est un modèle statistique d'évaluation des actifs conçu à l'origine en 1992 par Eugene Fama et Kenneth French, alors collègues à l'université de Chicago. Fama et French ont montré que leurs facteurs capturent une part statistiquement significative de la variation des rendements des actions, dans leur article fondateur « Common Risk Factors in the Returns on Stocks and Bonds » publié en 1993.

Le point de départ est une limite bien connue du CAPM (Capital Asset Pricing Model) : ce dernier n'utilise qu'un seul facteur, le risque de marché (bêta), et échoue à expliquer de nombreux écarts de rendement entre actions. En ajoutant d'autres sources de risque systématique, Fama et French obtiennent un modèle nettement plus explicatif.

Bon à savoir : Le modèle ne cherche pas à « battre le marché » : il sert avant tout à comprendre d'où viennent les rendements d'un portefeuille et à distinguer ce qui relève de l'exposition à des facteurs de risque connus de ce qui relève d'une réelle valeur ajoutée (l'alpha).

Les trois facteurs du modèle Fama-French

Le modèle à trois facteurs repose sur trois primes de risque distinctes.

1. Le facteur de marché (Mkt-RF)

Le rendement excédentaire du marché traduit l'idée qu'un investissement dans l'ensemble du marché boursier doit rapporter davantage qu'un placement sans risque, comme une obligation d'État. C'est la prime de risque de marché, déjà présente dans le CAPM.

2. Le facteur de taille (SMB)

SMB (Small Minus Big) mesure la tendance des petites capitalisations à surperformer les grandes. Ce facteur reflète le risque supplémentaire lié à l'investissement dans des sociétés plus petites, plus volatiles et dont l'historique financier est souvent moins stable que celui des grandes entreprises établies.

3. Le facteur de valeur (HML)

HML (High Minus Low) mesure la surperformance des actions de valeur (ratio valeur comptable/valeur de marché élevé) sur les actions de croissance (ratio faible). Le modèle postule que les entreprises dont ce ratio est élevé tendent à surperformer, même après prise en compte des autres risques.

Attention à une confusion fréquente

Le facteur valeur (HML) ne concerne pas la taille de l'entreprise mais le rapport entre sa valeur comptable et sa valeur de marché. Une action peut être « de valeur » qu'elle soit de petite ou de grande capitalisation.

Le modèle Fama-French à 5 facteurs

En 2015, dans « A Five-Factor Asset Pricing Model », Fama et French ont élargi leur modèle en ajoutant deux facteurs supplémentaires : la rentabilité et l'investissement.

Le facteur de rentabilité (RMW)

RMW (Robust Minus Weak) mesure la différence de rendement entre les entreprises à forte rentabilité d'exploitation et celles à faible rentabilité. Fama et French définissent la rentabilité d'exploitation comme le chiffre d'affaires diminué du coût des biens vendus, des frais généraux et des charges d'intérêts, le tout rapporté aux capitaux propres comptables. Les sociétés très rentables tendent à offrir de meilleurs rendements boursiers.

Le facteur d'investissement (CMA)

CMA (Conservative Minus Aggressive) compare les rendements des entreprises qui investissent prudemment (croissance modérée de l'actif) à ceux des entreprises qui investissent agressivement. Les premières ont historiquement tendance à surperformer.

Un facteur devenu redondant ?

Aux États-Unis sur la période 1963-2013, Fama et French ont observé que l'ajout de la rentabilité et de l'investissement rendait le facteur valeur (HML) largement redondant : les rendements HML étaient presque entièrement expliqués par les autres facteurs, en particulier le CMA (fortement corrélé à HML).

La formule du modèle Fama-French

Le modèle s'estime par une régression linéaire du rendement excédentaire d'un portefeuille sur les facteurs. La version à cinq facteurs s'écrit :

Ri − Rf = α + β1(Rm − Rf) + β2·SMB + β3·HML + β4·RMW + β5·CMA + ε

où :

  • Ri − Rf : rendement excédentaire du portefeuille (au-delà du taux sans risque) ;
  • α (alpha) : rendement non expliqué par les facteurs ;
  • β1 à β5 : sensibilités (expositions) du portefeuille à chaque facteur ;
  • ε : terme d'erreur.

Pour la version à trois facteurs, il suffit de retirer les termes RMW et CMA. Chaque bêta indique dans quelle mesure le portefeuille est exposé au facteur correspondant ; l'alpha, lui, révèle la part de performance qui ne s'explique par aucun de ces risques.

3 facteurs ou 5 facteurs : comparatif

CaractéristiqueModèle à 3 facteursModèle à 5 facteurs
Année de publication19932015
FacteursMarché, SMB, HMLMarché, SMB, HML, RMW, CMA
Prime de taille (SMB)OuiOui
Prime de valeur (HML)OuiOui (parfois redondante)
Rentabilité (RMW)NonOui
Investissement (CMA)NonOui
Pouvoir explicatifÉlevéSupérieur (aux États-Unis)
Momentum inclusNonNon

Le modèle à cinq facteurs améliore globalement le pouvoir explicatif des rendements par rapport à la version à trois facteurs, en particulier sur le marché américain. Sa principale faiblesse reconnue par ses auteurs est son incapacité à capturer les faibles rendements moyens des petites entreprises dont les titres se comportent comme ceux de sociétés qui investissent beaucoup malgré une faible rentabilité.

Performance des facteurs et prime de valeur

La performance des facteurs n'est pas constante dans le temps, ce qui alimente un débat de fond. La prime de valeur (HML) aux États-Unis a historiquement avoisiné 3 à 5 % par an, avant de connaître une période de sous-performance bien documentée de 2017 à 2020, puis un redressement.

La décennie 2010-2019 a été particulièrement décevante : selon les analyses de Robeco fondées sur la Kenneth French Data Library, les facteurs actions du modèle à cinq facteurs, valeur, taille, investissement, ont en moyenne délivré un rendement négatif sur cette période, seul le facteur de rentabilité restant positif, mais à un niveau environ deux fois plus faible qu'avant 2010. Fait notable : cette faiblesse concerne aussi les deux facteurs ajoutés en 2015, dont une partie de la période décevante était déjà couverte par l'étude fondatrice.

Faut-il en conclure que la prime de valeur a disparu ? Kenneth French lui-même reste prudent : interrogé sur le sujet, il a expliqué que la volatilité des rendements mensuels est trop élevée pour trancher statistiquement, même sur près de trois décennies de données. Autrement dit, une longue période de mauvais résultats peut relever d'un simple aléa plutôt que d'un changement structurel.

À retenir : Les primes factorielles sont des phénomènes de long terme, sujets à de longues phases de sous-performance. Robeco souligne que la mauvaise décennie 2010-2019 ressemblait fortement à celle des années 1990, qui avait pourtant été suivie d'un net rebond.

Critiques, limites et facteur momentum

L'absence du facteur momentum

Le momentum ( la tendance des actions ayant récemment surperformé à continuer sur leur lancée) n'a pas été retenu par Fama et French. Cliff Asness, ancien doctorant d'Eugene Fama et cofondateur d'AQR Capital, a plaidé pour son inclusion. En l'ajoutant, on obtient un modèle à six facteurs, très étudié dans la recherche récente.

La mesure de la rentabilité

La façon dont Fama et French mesurent la rentabilité a également été discutée. Foye (2018) a testé le modèle à cinq facteurs au Royaume-Uni et exprimé de sérieuses réserves, questionnant la mesure de la rentabilité et montrant que le modèle n'offre pas un cadre d'évaluation convaincant pour ce marché.

Une efficacité variable hors des États-Unis

Plusieurs études internationales confirment ces limites. Sur le marché allemand, par exemple, l'ajout des facteurs de rentabilité et d'investissement n'apporte pas de pouvoir explicatif significatif par rapport au modèle à trois facteurs. Le modèle à cinq facteurs peine par ailleurs à expliquer certaines anomalies comme les accruals ou, précisément, le momentum.

Malgré ces débats, les modèles Fama-French demeurent largement utilisés dans l'industrie financière. Ils ont notamment redéfini la notion d'alpha : un fonds ne peut plus prétendre à une réelle surperformance simplement parce qu'il bat un indice ; encore faut-il que cette surperformance résiste à une régression sur les facteurs pertinents.

Eugene Fama : pourquoi les petites capitalisations et les actions de valeur surperforment

Comment appliquer le modèle Fama-French

Voici la démarche pour estimer les expositions factorielles et l'alpha d'un portefeuille.

1
Récupérer les rendements des facteurs
Téléchargez les séries mensuelles Mkt-RF, SMB, HML, RMW, CMA ainsi que le taux sans risque depuis la Kenneth French Data Library, hébergée par Dartmouth College et construite à partir des bases CRSP et Compustat.
2
Calculer le rendement excédentaire du portefeuille
Pour chaque période, soustrayez le taux sans risque du rendement de votre portefeuille afin d'obtenir la variable à expliquer.
3
Effectuer la régression linéaire
Régressez ce rendement excédentaire sur les 3 ou 5 facteurs par la méthode des moindres carrés (tableur, Python, R, etc.).
4
Interpréter les bêtas factoriels
Chaque coefficient indique l'exposition du portefeuille : orientation vers les petites capitalisations, les titres de valeur, les sociétés rentables ou prudentes en matière d'investissement.
5
Évaluer l'alpha
L'ordonnée à l'origine mesure le rendement non expliqué par les facteurs. Vérifiez sa significativité statistique (test t) avant de conclure à une surperformance réelle.

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Avantages et limites du modèle

Avantages
  • Explique une part bien plus large des rendements que le CAPM
  • Facteurs simples, transparents et documentés depuis des décennies
  • Données officielles gratuites (Kenneth French Data Library)
  • Cadre de référence pour mesurer un véritable alpha
  • Fondement de nombreuses stratégies de factor investing
Limites
  • N'intègre pas le facteur momentum
  • Primes factorielles instables, avec de longues phases de sous-performance
  • Efficacité variable hors des États-Unis
  • Mesure de la rentabilité (RMW) contestée
  • Facteur valeur parfois redondant dans la version à 5 facteurs

FAQ - Questions fréquentes

Qu'est-ce que le modèle Fama-French ?
C'est un modèle d'évaluation des actifs qui explique les rendements des actions à partir de plusieurs facteurs de risque. Il étend le CAPM en ajoutant les primes de taille et de valeur (version à 3 facteurs), puis la rentabilité et l'investissement (version à 5 facteurs).
Quelle est la différence entre le modèle à 3 et à 5 facteurs ?
Le modèle à 3 facteurs (1993) utilise le marché, la taille (SMB) et la valeur (HML). Le modèle à 5 facteurs (2015) ajoute la rentabilité (RMW) et l'investissement (CMA), ce qui améliore le pouvoir explicatif des rendements, notamment aux États-Unis.
Que signifient SMB et HML ?
SMB (Small Minus Big) mesure la surperformance des petites capitalisations sur les grandes. HML (High Minus Low) mesure la surperformance des actions de valeur (ratio valeur comptable/valeur de marché élevé) sur les actions de croissance.
Que signifient RMW et CMA ?
RMW (Robust Minus Weak) capture l'écart de rendement entre les entreprises à forte et à faible rentabilité d'exploitation. CMA (Conservative Minus Aggressive) oppose les entreprises qui investissent peu à celles qui investissent beaucoup.
Le modèle Fama-French remplace-t-il le CAPM ?
Il le prolonge plutôt qu'il ne le remplace. Le CAPM n'utilise qu'un seul facteur (le marché), alors que Fama-French ajoute d'autres sources de risque et explique une part beaucoup plus large de la variation des rendements.
Pourquoi le facteur momentum n'est-il pas inclus ?
Fama et French ont écarté le momentum de leur modèle, mais des chercheurs comme Cliff Asness (AQR) plaident pour son ajout. On obtient alors un modèle à six facteurs, largement utilisé dans la recherche récente.
La prime de valeur (HML) a-t-elle disparu ?
La prime de valeur a connu une longue sous-performance de 2017 à 2020 avant de se redresser. Kenneth French estime que la volatilité des rendements est trop forte pour conclure statistiquement à sa disparition.
Où trouver les données des facteurs Fama-French ?
Les séries officielles sont publiées gratuitement dans la Kenneth French Data Library, hébergée par Dartmouth College et construite à partir des bases CRSP et Compustat.
À quoi sert l'alpha dans le modèle Fama-French ?
L'alpha est le rendement non expliqué par les facteurs. Un alpha positif et statistiquement significatif suggère une surperformance qui ne provient pas de l'exposition aux facteurs de risque connus.
Le modèle Fama-French fonctionne-t-il en dehors des États-Unis ?
Son efficacité varie selon les marchés. Des études (Foye, 2018 au Royaume-Uni ; travaux sur le marché allemand) montrent que les facteurs de rentabilité et d'investissement n'apportent pas toujours de pouvoir explicatif hors des États-Unis.
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