
Mis à jour le 10 juillet 2026 par Ludovic
L'ancrage fait partie des grands concepts que les pionniers de la finance comportementale ont identifiés comme sources de décisions financières irrationnelles et souvent coûteuses. Il s'agit sans doute de l'un des biais les plus courants et les plus destructeurs pour le trader comme pour l'investisseur particulier.
Nos jugements devraient reposer sur des faits pertinents et actualisés. Pourtant, ce n'est pas toujours le cas. Le concept de l'ancrage repose sur la tendance à attacher, ou "ancrer", nos pensées à un point de référence, même lorsque ce point n'a aucune pertinence logique. Le phénomène peut sembler improbable, mais il est très répandu, en particulier dans les situations nouvelles ou marquées par l'incertitude.
Points clés à retenir
Le biais d'ancrage est une heuristique de jugement : face à l'incertitude, notre cerveau s'accroche à un nombre spécifique, généralement le premier rencontré, puis filtre toutes les décisions suivantes à travers cette référence. Le biais d'ancrage est notre tendance à nous fier excessivement à la première information reçue lors de la prise de décision.
Dès 1974, Kahneman et Tversky distinguaient trois routines mobilisées par les décideurs en situation d'incertitude : la représentativité, la disponibilité et l'ancrage. On retrouve ces trois heuristiques dans le domaine financier. En simplifiant le monde, ces raccourcis permettent de décider vite, mais ils engendrent aussi des erreurs d'évaluation systématiques.
Concrètement, le biais d'ancrage démontre que les individus ont tendance à baser leurs évaluations sur les premières informations qu'ils reçoivent, sans nécessairement prendre en compte l'ensemble des données disponibles. Ils ajustent ensuite leur perception à partir de cette ancre, sans jamais s'en détacher complètement.
Des études universitaires ont montré que l'effet d'ancrage est d'autant plus fort que l'ancre est absolument aléatoire, c'est-à-dire sans aucun lien avec la question posée.
En 1974, dans l'article "Judgment Under Uncertainty: Heuristics and Biases", Kahneman et Tversky ont mené une expérience célèbre. Une roue contenant les numéros 1 à 100 était tournée devant les participants. Ceux-ci devaient ensuite indiquer si le pourcentage de pays africains membres de l'ONU était supérieur ou inférieur au nombre affiché, puis donner leur estimation. Ce nombre, pourtant sans aucun lien avec la question posée, influençait significativement les estimations finales. Lorsque la roue s'arrêtait sur 10, l'estimation moyenne était d'environ 25 % ; lorsqu'elle s'arrêtait sur 60, la moyenne grimpait à 45 %.
Ce résultat est saisissant : un chiffre totalement aléatoire, dont chacun sait qu'il n'a aucun rapport avec la géopolitique, a déplacé les réponses de dizaines de points. L'ancre agit même quand on la sait absurde.
Le saviez-vous ?
Daniel Kahneman a reçu le prix Nobel d'économie en 2002 pour ses travaux avec Amos Tversky. Ces recherches sur les biais cognitifs ont donné naissance à la finance comportementale, discipline qui a remis en cause l'hypothèse de l'investisseur parfaitement rationnel.
Prenons l'exemple classique : la sagesse populaire veut qu'une bague de fiançailles en diamant doive coûter l'équivalent de deux mois de salaire environ. Croyez-le ou non, cette "norme" est l'un des exemples les plus illogiques d'ancrage. Ce point de référence, totalement arbitraire, a été créé par l'industrie de la bijouterie pour maximiser ses profits ; ce n'est en rien une mesure de l'amour d'un couple.
Beaucoup de personnes ne peuvent pas consacrer deux mois de salaire à un anneau. Certaines s'endettent pourtant pour se conformer à cette "norme". En toute logique, le montant dépensé devrait dépendre de ce que l'on peut réellement se permettre. Mais la force de l'ancrage pousse à suivre la référence, quel qu'en soit le coût.
On retrouve exactement le même mécanisme dans le commerce : lorsqu'ils font des achats, les consommateurs peuvent considérer qu'un produit est une bonne affaire si son prix initial est élevé, quelle que soit sa valeur réelle par rapport à d'autres options. Un prix barré de 200 € réduit à 120 € paraît attractif, même si le produit ne vaut objectivement que 80 €.
Autre illustration parlante, imaginée par le spécialiste de la finance comportementale James Montier. Les instructions suivantes sont données à un groupe de personnes : écrivez les 4 derniers chiffres de votre numéro de téléphone. Est-ce que le nombre de physiciens à Londres est inférieur ou supérieur à ce chiffre ? Quelle est votre estimation du nombre de physiciens à Londres ?
Le résultat confirme l'effet d'ancrage de façon spectaculaire. Les personnes dont les quatre derniers chiffres du numéro de téléphone sont supérieurs à 7000 ont répondu environ 8000 physiciens. À l'inverse, ceux dont le numéro se termine par des chiffres inférieurs à 3000 ont répondu environ 4000. Un numéro de téléphone n'a évidemment aucun rapport avec le nombre de physiciens, et pourtant il oriente la réponse du simple au double.
C'est sur les marchés financiers que l'ancrage devient une véritable source de pertes. Sur les marchés, ce nombre est presque toujours un prix : ce que vous avez payé, ce que l'actif a atteint un jour, ou ce qui semble être un niveau rond.
Prenons un cas concret. Supposons que l'action XYZ a réalisé un excellent exercice, faisant grimper son cours de 25 $ à 80 $. Malheureusement, l'un de ses principaux clients, qui pèse 50 % de son chiffre d'affaires, décide de ne pas renouveler son contrat. Le cours chute alors de 80 $ à 40 $.
En ancrant le sommet précédent de 80 $ face au prix actuel de 40 $, l'investisseur croit à tort que XYZ est "sous-évaluée" et donc en solde. C'est une erreur : la baisse ne reflète pas une aubaine, mais une perte réelle de revenus liée au départ d'un gros client. Les fondamentaux ont changé ; l'ancre de 80 $ n'a plus aucune valeur.
Ce piège est parfaitement résumé par les praticiens : le marché s'évalue à un instant t avec les informations disponibles immédiatement et non par rapport à un prix d'achat antérieur. La seule question pertinente face à un cours est : au niveau actuel, faut-il acheter, renforcer, alléger ou vendre ? Cette question doit être totalement indépendante de votre prix de revient unitaire.
Le biais d'ancrage prend une dimension particulière sur les marchés crypto. Le biais d'ancrage est amplifié en crypto par rapport aux marchés traditionnels à cause de la volatilité extrême des prix, du trading 24h/24 7j/7, et du rôle démesuré du sentiment de détail dans la conduite des prix.
La différence d'échelle est vertigineuse. Une action à grande capitalisation pourrait bouger de 15-20 % en un an. Un actif crypto avec une capitalisation boursière de plusieurs milliards de dollars peut bouger de 90 % en 90 jours. Autrement dit, une ancre formée au sommet d'un marché haussier peut être complètement déconnectée de la juste valeur en un seul trimestre.
Le scénario typique : vous achetez de l'ETH à 3 500 $, le prix tombe à 2 100 $, tous vos indicateurs signalent un retournement, mais ces 3 500 $ vous semblent être ce que l'actif "devrait" valoir. Vous attendez le retour, et la perte s'accumule. Tenir une ancre d'il y a six mois en crypto équivaut à tenir une ancre d'il y a cinq ans en actions : les conditions qui l'ont créée ont presque certainement disparu.
L'ancrage ne conduit pas seulement à espérer un retour au prix d'achat ; il alimente aussi une pratique dangereuse : le moyennage à la baisse. Le moyennage à la baisse (renforcement d'un couteau qui tombe) d'une position perdante en est une autre traduction. De très nombreuses pertes sur les marchés financiers sont liées à ce biais d'ancrage.
Ce biais fonctionne rarement seul. Il se combine notamment avec l'aversion aux pertes, elle aussi formalisée par Kahneman et Tversky. Tant que la position n'est pas vendue, la perte reste "latente" : elle n'existe pas réellement dans l'esprit de l'investisseur, qui peut donc continuer d'espérer un rebond. L'ancrage nourrit ainsi l'illusion d'un rééquilibrage naturel vers le prix d'achat. Pourtant, le marché n'a aucune obligation de revenir à ce niveau : sa trajectoire future dépend uniquement des fondamentaux et des anticipations collectives, jamais des décisions individuelles passées.
Il n'existe pas de substitut à une pensée critique rigoureuse. Les investisseurs qui réussissent ne fondent pas leurs décisions sur un ou deux points de référence : ils évaluent chaque actif sous plusieurs angles afin d'obtenir l'image la plus fidèle possible. Voici une méthode en cinq étapes.
Le biais d'ancrage est redoutable parce qu'il se dissimule sous une apparence de logique : un prix passé semble toujours "raisonnable" comme point de comparaison. Pourtant, qu'il s'agisse de la roue de Kahneman et Tversky, du numéro de téléphone de Montier ou de votre prix d'achat sur une action, l'ancre n'a aucune valeur prédictive. Le marché s'évalue au présent, jamais par rapport à ce que vous avez payé.
La parade tient en une discipline simple : réévaluer chaque position au cours actuel, croiser plusieurs sources, tenir son information à jour et définir ses sorties à l'avance. Comprendre l'ancrage, c'est apprendre à distinguer une référence personnelle d'une valeur économique réelle. C'est aussi l'une des étapes les plus rentables sur le chemin d'un trading maîtrisé.
Sommaire :
➡️ Théorie de la finance comportementale
➡️ Les anomalies de la théorie économique classique
➡️ L'ancrage
➡️ La comptabilité mentale
➡️ Le biais de confirmation et rétrospectif
➡️ L'erreur du joueur
➡️ Le comportement de troupeau des traders
➡️ L'excès de confiance des investisseurs
➡️ Réaction démesurée et biais de disponibilité des traders
➡️ L'effet de disposition
➡️ La théorie des perspectives
➡️ L'effet de dotation
➡️ L'aversion aux pertes