Mis à jour le 23 juillet 2026 par Ludovic
Le marché des changes n'est pas un espace homogène où tout le monde jouerait le même jeu. Une grande banque qui cote en continu, un exportateur qui convertit son chiffre d'affaires, un fonds de pension qui couvre son exposition au dollar et un particulier qui achète un lot d'EUR/USD depuis son salon interviennent sur le même prix, mais avec des horizons, des contraintes et des poids radicalement différents. Comprendre qui fait quoi est le point de départ de toute lecture sérieuse d'un graphique de devises.

Tous les trois ans, la Banque des règlements internationaux (BRI) coordonne l'enquête de référence sur le marché des changes. La dernière édition, menée en avril 2025 auprès de plus de 1 100 banques et intermédiaires dans 52 juridictions, chiffre l'activité quotidienne à environ 9 600 milliards de dollars en données préliminaires, ramenés à près de 9 500 milliards après révision. C'est 28 % de plus qu'en avril 2022, où le marché tournait à 7 500 milliards par jour.
Cette croissance n'a rien d'anodin : elle est deux fois plus rapide que celle du cycle précédent. Le mois d'avril 2025 a été marqué par un pic de volatilité lié aux annonces tarifaires américaines, qui a poussé de nombreux gérants exposés au dollar à couvrir massivement leurs portefeuilles. Le résultat se lit dans la répartition par instrument :
| Instrument | Volume quotidien (avril 2025) | Part du marché | Part en 2022 |
|---|---|---|---|
| Swaps de change (FX swaps) | 4 000 Mds $ | 42 % | 51 % |
| Comptant (spot) | 3 000 Mds $ | 31 % | 28 % |
| Contrats à terme fermes (outright forwards) | 1 800 Mds $ | 19 % | 15 % |
| Options de change | ≈ 670 Mds $ | 7 % | 4 % |
| Swaps de devises (currency swaps) | ≈ 170 Mds $ | 2 % | 2 % |
Ce tableau est déjà une information sur les intervenants. Le comptant, seul segment réellement accessible aux particuliers via les CFD et le Forex de détail, ne représente qu'un tiers du marché. Les swaps de change, premier instrument, sont un outil de trésorerie utilisé par des banques et des trésoriers pour gérer des besoins de financement en devises à très court terme, pas un véhicule de spéculation directionnelle.
Une idée reçue à corriger. On lit souvent que 85 à 90 % des transactions du Forex seraient « spéculatives ». Ce chiffre ne provient d'aucune mesure officielle. Ce que la BRI documente réellement, c'est que les clients non financiers pèsent 5 % des volumes. Le reste n'est pas de la spéculation pure : une part considérable correspond à de la tenue de marché, à des opérations de financement en devises et à de la couverture de portefeuilles internationaux. La frontière entre couverture et spéculation est d'ailleurs poreuse, ce qui rend toute quantification définitive impossible.
Dans la terminologie de la BRI, les reporting dealers sont les grandes banques d'investissement qui cotent en continu des prix acheteur et vendeur. Ce sont elles qui fabriquent le prix : lorsqu'un gérant veut vendre 500 millions d'euros contre dollars, il ne trouve pas spontanément un acheteur en face, c'est un desk bancaire qui absorbe la position puis la gère.
En avril 2025, les échanges entre ces banques déclarantes ont atteint 4 400 milliards de dollars par jour, soit 46 % du marché, contre 47 % en 2022. Le classement Euromoney 2025 place Deutsche Bank en tête des banques de change par volume, devant UBS et J.P. Morgan, un peloton de tête qui concentre historiquement autour de 40 % des volumes du secteur.
Ce chiffre de 46 % mérite un éclairage historique. À la fin des années 1990, l'interbancaire représentait près des deux tiers des volumes mondiaux. Cette érosion ne signifie pas que les banques ont perdu leur rôle central : elle traduit surtout la montée de l'internalisation. Une grande banque reçoit chaque jour des ordres d'achat et de vente sur les mêmes paires ; plutôt que de déboucler chaque position sur le marché interbancaire, elle les compense en interne. Ce qui autrefois générait une cascade d'ordres entre dealers reste désormais dans les livres d'une seule maison.
La BRI mesure d'ailleurs les transactions dites « non orientées marché » : opérations dos à dos entre desks d'un même groupe et opérations de compression. Elles ont représenté 1 200 milliards de dollars par jour en 2025, soit 13 % du volume total affiché. Autrement dit, une partie non négligeable du chiffre de 9 600 milliards ne correspond pas à de la formation de prix réelle.
C'est aujourd'hui le premier groupe de contreparties des banques, avec 50 % des volumes mondiaux, soit 4 800 milliards de dollars par jour, en hausse par rapport aux 47 % de 2022. Attention toutefois : cette catégorie « autres institutions financières » est très hétérogène, et la confondre avec « les hedge funds » est une erreur fréquente. Le détail de la BRI est éclairant :
| Sous-catégorie | Volume quotidien | Part du marché 2025 | Part 2022 |
|---|---|---|---|
| Banques non déclarantes (banques régionales, de second rang) | 2 400 Mds $ | 24 % | 21 % |
| Investisseurs institutionnels (fonds de pension, assureurs, gérants d'actifs) | 1 300 Mds $ | 13 % | 11 % |
| Hedge funds et sociétés de trading pour compte propre | ≈ 770 Mds $ | 8 % | 7 % |
| Institutions financières du secteur officiel | solde | ≈ 5 % | ≈ 8 % |
Le plus gros contributeur n'est donc pas le hedge fund médiatique mais l'ensemble des banques régionales et locales qui, ne faisant pas partie du panel des grands teneurs de marché, s'approvisionnent en liquidité auprès de ces derniers. Les investisseurs institutionnels arrivent ensuite : leur part a progressé en 2025 pour la première fois depuis 2016, précisément parce que la dépréciation du dollar au printemps 2025 a déclenché une vague de couvertures à terme sur les portefeuilles libellés en dollars.
Les hedge funds et sociétés de trading haute fréquence pèsent 8 % des volumes. C'est peu en apparence, mais leur influence dépasse largement leur poids : ce sont eux qui exploitent les écarts de prix entre plateformes, qui fournissent une part croissante de la liquidité affichée sur les carnets d'ordres électroniques, et qui amplifient les mouvements lors des débouclages de positions. Des acteurs comme XTX Markets, teneur de marché non bancaire, figurent désormais dans le peloton de tête mondial de la fourniture de liquidité, aux côtés des grandes banques.
Les banques centrales et fonds souverains sont noyés dans la catégorie « institutions financières du secteur officiel » et représentent une fraction marginale des volumes quotidiens. Pourtant, aucun autre acteur n'a autant de pouvoir sur les tendances de fond, pour trois raisons.
L'épisode japonais de 2026 illustre parfaitement les limites de l'outil. Après que le yen a franchi le seuil symbolique de 160 pour un dollar le 30 avril, le ministère des Finances japonais a lancé sa première opération d'envergure depuis juillet 2024. Sur l'ensemble d'avril et mai, environ 11 700 milliards de yens, soit près de 73,5 milliards de dollars, ont été mobilisés : le montant le plus élevé jamais engagé par le pays, devant les 6 350 milliards d'octobre 2022 et les 5 530 milliards de juillet 2024.
Le résultat ? Un rebond de 3 % en une séance, puis un retour de la devise vers ses plus bas niveaux depuis quarante ans quelques semaines plus tard. La Banque du Japon a même porté son taux directeur à 1 % en juin 2026, son plus haut niveau depuis 1995, sans inverser la tendance. La leçon vaut pour tout trader : une intervention modifie le rythme d'un mouvement, rarement sa direction lorsque les forces structurelles, ici un différentiel de taux de l'ordre de trois points avec les États-Unis, restent intactes.
À retenir pour le trading. Les seuils psychologiques surveillés par les autorités (les 160 yens pour un dollar, par exemple) constituent des zones à risque asymétrique : la probabilité d'un mouvement violent et soudain y est bien plus élevée qu'ailleurs. Réduire la taille de position à l'approche de ces niveaux est une précaution élémentaire.
Les clients non financiers, principalement les entreprises multinationales, ne représentent plus que 5 % des volumes mondiaux. La tendance est nette et continue : 7 % en 2019, 6 % en 2022, 5 % en 2025.
Cette érosion ne signifie pas que le commerce international se contracte. Elle traduit deux phénomènes. D'abord, l'activité financière croît beaucoup plus vite que les échanges de biens et services : le besoin réel de conversion pour payer un fournisseur ou rapatrier un chiffre d'affaires progresse au rythme de l'économie réelle, pas à celui des marchés. Ensuite, de nombreux grands groupes gèrent leur risque de change via une filiale financière dédiée ; leurs opérations sont alors comptabilisées parmi les « autres institutions financières » et non parmi les clients non financiers.
Reste que ces flux ont une particularité intéressante : ils sont largement insensibles au prix. Un industriel qui doit régler une facture en dollars le fera quel que soit le niveau de l'EUR/USD. Ces ordres se concentrent souvent autour des fixings, notamment celui de 16h00 à Londres, ce qui explique des accélérations de cours sans justification fondamentale apparente.
Le Forex reste un marché de gré à gré, sans bourse centralisée. Les transactions transitent par un écosystème de plateformes électroniques et de relations bilatérales :
Pour un particulier, l'accès passe obligatoirement par un courtier de détail, dont le modèle d'exécution détermine une grande partie de l'expérience de trading :
En pratique, la quasi-totalité des courtiers appliquent aujourd'hui un modèle hybride, orientant chaque client vers l'un ou l'autre circuit selon son profil et son historique. Le point réellement déterminant n'est donc pas l'étiquette commerciale affichée, mais la qualité de la régulation : ségrégation des fonds clients, protection contre le solde négatif, transparence sur les taux de clients perdants.
C'est le chiffre qui surprend le plus. La BRI identifie un segment de flux « d'origine détail » qui a représenté environ 242 milliards de dollars par jour en avril 2025, soit 2,5 % du marché mondial. Trois ans plus tôt, ce segment pesait environ 450 milliards, soit 6 %. Le trading de détail n'a pas disparu, il a simplement progressé beaucoup moins vite que les flux institutionnels.
Cette part modeste doit être mise en regard des résultats effectifs. L'étude de référence de l'AMF, menée sur 14 799 clients actifs de courtiers autorisés en France, avait établi que près de 89 % des particuliers étaient perdants sur une période de quatre ans, avec une perte moyenne de l'ordre de 10 900 euros par client. Depuis 2018, les courtiers régulés dans l'Union européenne doivent d'ailleurs afficher leur taux de comptes perdants, qui se situe généralement entre 70 % et 85 %.
C'est ce constat qui a conduit l'ESMA à encadrer strictement l'accès des particuliers à ces produits :
| Sous-jacent | Levier maximum (client particulier) | Marge requise |
|---|---|---|
| Paires de devises majeures | 30:1 | 3,33 % |
| Paires mineures, exotiques, or, indices majeurs | 20:1 | 5 % |
| Matières premières hors or, indices non majeurs | 10:1 | 10 % |
| Actions individuelles | 5:1 | 20 % |
| Crypto-actifs | 2:1 | 50 % |
S'y ajoutent la clôture automatique à 50 % de la marge requise, la protection obligatoire contre le solde négatif, l'interdiction des bonus promotionnels et, depuis juillet 2018, l'interdiction pure et simple des options binaires pour les particuliers. Ces règles réduisent l'ampleur des sinistres, mais ne changent rien à l'asymétrie d'information et de moyens face aux acteurs décrits plus haut. Pour aller plus loin sur ce point, notre page dédiée à l'effet de levier dans le trading forex détaille les mécanismes de marge.
Savoir qui compose le marché n'a d'intérêt que si l'on sait relier cette connaissance à ce qu'on observe sur un graphique. Voici une méthode de lecture en six étapes.
Trois conséquences pratiques découlent directement de la cartographie qui précède.
Le prix n'est pas un consensus, c'est un solde de contraintes. À un instant donné, un cours reflète la rencontre d'un exportateur qui doit vendre, d'un gérant qui doit couvrir, d'un desk bancaire qui gère un stock de risque et d'un algorithme qui arbitre deux plateformes. Aucun de ces acteurs ne cherche à « prévoir » le marché au sens où l'entend un trader particulier. Chercher une explication rationnelle à chaque bougie relève souvent de l'illusion.
La liquidité n'est pas constante. Elle dépend directement de la présence des grands teneurs de marché. Entre la clôture new-yorkaise et l'ouverture de Tokyo, ou pendant les jours fériés des grandes places, les spreads s'élargissent et les glissements de cours s'aggravent. Les statistiques de la BRI le confirment : quatre places concentrent 75 % de l'activité, et 63 % des transactions sont transfrontalières.
Le dollar reste l'axe de tout. Présent dans 89,2 % de toutes les transactions, en hausse par rapport aux 88,4 % de 2022, il est la devise véhiculaire du système. Les dix paires les plus traitées l'impliquent toutes. Concrètement, un trader positionné sur EUR/JPY est exposé, qu'il le veuille ou non, à ce qui se passe sur le dollar, puisque le prix de cette paire se construit largement par le croisement de deux paires en dollar.
Évolutions notables en 2025-2026. Le renminbi chinois poursuit sa progression et atteint 8,5 % des volumes mondiaux, tandis que la livre sterling recule nettement, à 10,2 % contre 12,9 % en 2022. Le franc suisse gagne du terrain à 6,4 % et devient la sixième devise la plus traitée. Singapour, enfin, s'affirme comme troisième place mondiale avec 11,8 % de l'activité, devant Hong Kong.
Le marché des changes est souvent présenté comme un espace ouvert où chacun disposerait des mêmes armes. Les données de la BRI racontent une autre histoire : un noyau de grandes banques qui fabriquent le prix, un vaste ensemble d'institutions financières qui l'utilisent, des banques centrales qui en fixent le cadre, des entreprises devenues marginales en volume et, tout au bout de la chaîne, des particuliers qui pèsent 2,5 % des flux et dont la grande majorité perd de l'argent.
Cette lucidité n'a rien de décourageant, au contraire. Elle permet de choisir ses combats : inutile de chercher à anticiper les décisions d'un desk institutionnel ou à jouer contre une intervention de banque centrale. En revanche, savoir quand la liquidité est présente, reconnaître les créneaux horaires où les flux structurels dominent, éviter les zones de seuil surveillées par les autorités et comprendre le modèle d'exécution de son propre courtier constituent des avantages concrets et accessibles.
Derrière chaque variation de cours se joue la confrontation d'intérêts multiples : spéculatifs, opérationnels, réglementaires ou stratégiques. C'est précisément cette diversité qui fait du Forex le marché le plus liquide et le plus continu de la planète, et qui rend indispensable une gestion rigoureuse du risque pour quiconque décide d'y participer.