
Mis à jour le 9 octobre 2026 par l'Équipe de broker-forex.fr
Edward Thorp est un cas unique dans l'histoire de la finance. Professeur de mathématiques, il a d'abord prouvé qu'on pouvait battre les casinos au blackjack grâce au comptage de cartes. Il a ensuite appliqué les mêmes principes de probabilités aux marchés financiers et fondé l'un des premiers hedge funds quantitatifs de l'histoire. Son fonds Princeton Newport Partners a affiché pendant près de vingt ans des rendements d'environ 20 % par an, sans aucune année négative.
Thorp est aussi celui qui a popularisé l'utilisation du critère de Kelly pour déterminer la taille optimale d'une mise ou d'une position. Voici son parcours, ses méthodes et les leçons qu'un trader peut en tirer.
Points clés à retenir
Né à Chicago le 14 août 1932, Edward Oakley Thorp grandit en Californie du Sud. Très tôt passionné de sciences, il mène des expériences de chimie et pratique la radio amateur dès l'âge de douze ans. Il étudie la physique à UCLA, puis y obtient un doctorat en mathématiques consacré à l'analyse fonctionnelle.
Sa carrière universitaire le conduit au MIT, à l'université d'État du Nouveau-Mexique, puis à l'université de Californie à Irvine. Mais c'est en appliquant la théorie des probabilités à des problèmes très concrets qu'il va changer deux industries : les jeux d'argent et la finance.
Thorp est fasciné par le blackjack, car contrairement à la roulette, les tirages ne sont pas indépendants : les cartes sorties modifient la composition du sabot. À l'aide d'un ordinateur IBM 704, il simule des milliers de mains et montre qu'en suivant la proportion de cartes hautes et basses restantes, un joueur peut identifier les moments où il dispose d'un avantage sur la banque. Il mise alors davantage, et réduit ses mises le reste du temps.
En 1962, il publie Beat the Dealer (« Battre le croupier »), qui devient un best-seller et inspire des générations de joueurs professionnels. Les casinos réagissent en multipliant les jeux de cartes dans le sabot, en mélangeant plus souvent puis en installant des mélangeurs automatiques.
Au MIT, Thorp rencontre Claude Shannon, le père de la théorie de l'information. Les deux hommes partagent la même fascination pour les jeux de hasard et se lancent dans un projet audacieux : prédire la case sur laquelle la bille de roulette a le plus de chances de tomber, en mesurant sa vitesse et celle du cylindre.
Ils mettent au point un petit appareil dissimulé dans une chaussure, actionné par l'orteil, qui transmet un signal sonore à une oreillette. C'est considéré comme le premier ordinateur portable de l'histoire. Testé à Las Vegas au début des années 1960, le dispositif fonctionnait en principe, mais ses fils fragiles le rendaient peu fiable en pratique.
Thorp comprend rapidement que les marchés financiers sont un « casino » bien plus vaste, où les mêmes principes s'appliquent : identifier un avantage statistique, le mesurer, puis l'exploiter avec une gestion du risque rigoureuse.
En 1967, il publie avec l'économiste Sheen Kassouf Beat the Market, qui décrit une méthode pour couvrir des bons de souscription surévalués par des positions sur l'action sous-jacente. Thorp développe alors une formule d'évaluation des options très proche de celle que Fischer Black et Myron Scholes publieront en 1973 (voir le modèle de Black-Scholes). Plutôt que de la publier, il l'utilise pour trader.
En 1969, il fonde Convertible Hedge Associates, rebaptisé ensuite Princeton Newport Partners. Le fonds pratique des stratégies d'arbitrage neutres par rapport au marché : achat d'obligations convertibles ou de bons de souscription sous-évalués, couverts par la vente à découvert de l'action. De 1969 à 1988, il réalise environ 19 % par an, avec une volatilité très faible. Le fonds ferme en 1988 à la suite d'une enquête fédérale visant des employés de son bureau de Princeton ; Thorp lui-même n'a jamais été mis en cause.
Thorp poursuit avec Ridgeline Partners, un fonds d'arbitrage statistique sur actions, actif de 1994 à 2002. Il fait évoluer ses méthodes, passant notamment d'une neutralité par rapport au marché à une neutralité sectorielle. Sur près de trente ans, ses investissements personnels auraient rapporté environ 20 % par an.
En 1991, chargé d'examiner les placements d'un client, Thorp analyse les relevés de Bernard Madoff et conclut que les opérations déclarées sont impossibles : les volumes d'options annoncés dépassent ceux du marché. Il recommande à son client de retirer ses fonds, plus de quinze ans avant l'effondrement de la pyramide en 2008.
Avoir un avantage ne suffit pas : encore faut-il savoir combien engager. Miser trop peu fait passer à côté de la croissance ; miser trop expose à la ruine, même avec un avantage statistique. Thorp a été l'un des premiers à appliquer au jeu, puis aux marchés, la formule publiée en 1956 par John Kelly, un chercheur des laboratoires Bell.
Pour un pari simple, la fraction optimale du capital à engager est :
f* = p − (1 − p) / b
où p est la probabilité de gain et b le rapport entre le gain potentiel et la perte potentielle.
| Probabilité de gain (p) | Ratio gain/perte (b) | Fraction de Kelly (f*) | Demi-Kelly |
|---|---|---|---|
| 55 % | 1 | 10 % | 5 % |
| 50 % | 2 | 25 % | 12,5 % |
| 40 % | 2 | 10 % | 5 % |
| 40 % | 1 | Négative : ne pas miser | - |
En pratique, Thorp recommande la prudence. Les probabilités réelles des marchés sont incertaines, et une surestimation de l'avantage conduit à miser trop. Beaucoup de professionnels utilisent donc une fraction de Kelly (demi-Kelly ou moins), qui réduit fortement la volatilité du capital pour une perte de croissance limitée. Pour un trader particulier, les valeurs obtenues restent souvent bien supérieures au risque raisonnable par trade ; elles doivent être combinées avec les règles classiques de money management et l'analyse du risque de ruine.
Thorp raconte l'histoire d'un ami qui a refusé de vendre sa maison 3 millions de dollars parce qu'il en espérait 3,25 millions. Il a attendu dix ans. Pendant ce temps, l'argent placé en Bourse aurait pu doubler, voire tripler. En s'accrochant à un prix de référence, il a perdu bien plus que les 250 000 dollars espérés. C'est un exemple classique de biais psychologique, que l'on retrouve chez les traders qui refusent de couper une position tant qu'elle n'a pas atteint un prix symbolique.
Ne tradez que si vous pouvez démontrer, chiffres à l'appui, que votre méthode a une espérance positive.
Thorp simulait des milliers de mains avant d'aller au casino. Faites de même avec un backtest puis un compte démo.
Misez davantage quand l'avantage est fort, moins quand il est faible, et jamais au-delà d'une fraction prudente de Kelly.
Des rendements trop réguliers et inexplicables doivent alerter, comme dans le cas de Madoff.
Quand un avantage disparaît, comme au blackjack après les contre-mesures des casinos, il faut en chercher un autre.
Edward Thorp a transformé la perception du risque, du blackjack de Las Vegas aux salles de marché de Wall Street. Il a montré qu'un avantage statistique, aussi faible soit-il, pouvait produire une fortune à condition d'être mesuré avec rigueur et exploité avec une taille de position adaptée. Les plus grands gérants quantitatifs, de Jim Simons à Ken Griffin, se sont inscrits dans la voie qu'il a ouverte.
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