
Mis à jour le 9 octobre 2026 par l'Équipe de broker-forex.fr
En janvier 2008, la Société Générale annonce une perte de 4,9 milliards d'euros (environ 7,2 milliards de dollars), attribuée à un seul de ses traders : Jérôme Kerviel, 31 ans. C'est l'une des plus grosses pertes de trading de l'histoire, causée par un « rogue trader » (trader fou ou incontrôlé), qui a accumulé des positions non autorisées d'environ 50 milliards d'euros, soit plus que les fonds propres de la banque.
Près de vingt ans plus tard, l'affaire reste un cas d'école sur les dérives du trading, l'effet de levier des produits dérivés et les failles du contrôle interne des banques.
Points clés à retenir
Né en 1977 à Pont-l'Abbé, en Bretagne, dans une famille modeste, Jérôme Kerviel obtient un master en finance spécialisé dans l'organisation et le contrôle des opérations de marché. Il entre à la Société Générale en 2000 au middle office, le service chargé de vérifier et d'enregistrer les opérations des traders. Ce poste lui donne une connaissance intime des procédures de contrôle et de leurs failles.
En 2005, il rejoint le front office comme trader junior sur le desk Delta One, spécialisé dans l'arbitrage sur indices boursiers. Son rôle est en principe de prendre des positions couvertes, c'est-à-dire de profiter de petits écarts de prix entre des produits très proches, avec un risque net limité.
Dès 2005-2006, Kerviel commence à prendre des positions directionnelles, non couvertes, sur les contrats à terme sur indices européens (Euro Stoxx 50, DAX, FTSE). Les contrats à terme permettent de s'exposer à des montants considérables avec une mise de fonds réduite, d'où un effet de levier extrême.
Pour masquer ces positions, il saisit dans les systèmes des opérations fictives de sens inverse, qui donnent l'illusion que son portefeuille est couvert. Il les annule juste avant qu'elles ne déclenchent un contrôle, puis les remplace par d'autres. Lorsque des anomalies sont signalées, il les justifie par des erreurs de saisie ou par de faux courriels.
Au second semestre 2007, alors que la crise des subprimes fait chuter les marchés, ses paris baissiers se révèlent très rentables. Fin 2007, ses positions affichent un gain latent d'environ 1,4 milliard d'euros, sans commune mesure avec ce que son desk était censé gagner. Pour ne pas attirer l'attention, il dissimule également ce gain.
Début janvier 2008, Kerviel inverse son exposition et accumule des positions acheteuses d'environ 50 milliards d'euros sur les contrats à terme sur indices, en pariant sur un rebond des marchés européens. Les marchés continuent au contraire de baisser. Le 18 janvier, des contrôles mettent au jour une contrepartie inexistante. Le week-end des 19 et 20 janvier, la direction de la banque découvre l'ampleur des positions.
La Société Générale décide de tout solder dans l'urgence, du 21 au 23 janvier 2008, au moment même où les marchés mondiaux s'effondrent face aux craintes de récession américaine. Ces ventes massives accentuent probablement la baisse. Le 24 janvier, la banque annonce une perte de 4,9 milliards d'euros, ainsi que 2 milliards de dépréciations liées aux subprimes. Elle doit lever en urgence 5,5 milliards d'euros auprès de ses actionnaires.
| Date | Décision |
|---|---|
| Janvier 2008 | Garde à vue, mise en examen pour abus de confiance, faux et usage de faux, introduction frauduleuse de données informatiques. |
| Octobre 2010 | Tribunal correctionnel de Paris : 5 ans de prison dont 3 ferme et 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts. |
| Octobre 2012 | La cour d'appel de Paris confirme la condamnation. |
| Mars 2014 | La Cour de cassation confirme la condamnation pénale mais annule les dommages et intérêts, la banque ayant contribué au préjudice par ses défaillances de contrôle. |
| 2014 | Kerviel est incarcéré quelques mois, puis libéré sous bracelet électronique. |
| Septembre 2016 | La cour d'appel de Versailles fixe les dommages et intérêts à 1 million d'euros, retenant une responsabilité partielle de la Société Générale. |
Dès février 2008, un rapport commandé par la ministre de l'Économie Christine Lagarde pointait des failles dans les contrôles de la banque. La Commission bancaire a infligé une amende de 4 millions d'euros à la Société Générale pour ces carences. L'affaire a inspiré le film L'Outsider (2016) de Christophe Barratier.
La Société Générale a toujours affirmé que Kerviel avait agi seul et dissimulé ses opérations avec habileté. Kerviel et ses avocats soutiennent au contraire que sa hiérarchie ne pouvait ignorer des positions d'une telle ampleur, et qu'elle les a tolérées tant qu'elles rapportaient. Ils soulignent aussi que Kerviel n'a tiré aucun enrichissement personnel de ses opérations, contrairement aux primes que pouvaient espérer ses supérieurs. Aucun complice n'a été identifié par l'enquête. La justice a tranché en condamnant Kerviel pénalement, tout en reconnaissant que les défaillances de contrôle de la banque avaient contribué au préjudice.
| Trader | Banque | Année | Perte estimée |
|---|---|---|---|
| Jérôme Kerviel | Société Générale | 2008 | 4,9 milliards d'euros |
| Bruno Iksil (« la baleine de Londres ») | JPMorgan | 2012 | Environ 6 milliards de dollars |
| Kweku Adoboli | UBS | 2011 | Environ 2,3 milliards de dollars |
| Yasuo Hamanaka | Sumitomo | 1996 | Environ 2,6 milliards de dollars |
| Nick Leeson | Barings | 1995 | Environ 1,3 milliard de dollars, faillite de la banque |
Dans le cas de la « baleine de Londres », les positions avaient été prises dans le cadre de la stratégie de la banque. On y retrouve cependant les mêmes mécanismes : levier élevé, positions démesurées et contrôles insuffisants.
L'affaire Kerviel illustre de façon spectaculaire ce qui peut arriver lorsque l'effet de levier rencontre l'absence de contrôle. Un seul trader a pu exposer sa banque à des montants supérieurs à ses fonds propres pendant des mois, et la liquidation de ces positions en pleine panique a transformé un gain caché en perte historique. Au-delà du débat sur les responsabilités, elle rappelle à tous les traders, professionnels comme particuliers, que la discipline de risque n'est pas une contrainte administrative, mais la condition de survie sur les marchés.
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