Mis à jour le 19 juillet 2026 par Ludovic
La France a connu, en un peu plus de trois siècles, presque toutes les formes possibles d'accident monétaire : la faillite d'une banque d'émission sous la Régence, l'hyperinflation des assignats révolutionnaires, un siècle de stabilité sous le franc germinal, puis une longue série de dévaluations qui a réduit le franc à une fraction de sa valeur d'origine. C'est cette histoire que Max Keiser, animateur financier, et James Turk, fondateur de GoldMoney et de la GoldMoney Foundation, racontent dans ce documentaire consacré à la monnaie fiduciaire et à l'inflation en France.
Leur thèse est celle d'une école de pensée précise, proche des « hard money advocates » : une monnaie qui n'est plus gagée sur un actif tangible finit toujours par perdre son pouvoir d'achat. Le propos fait écho à l'essai classique d'Andrew Dickson White, Fiat Money Inflation in France (1876), qui reste la référence sur l'épisode des assignats. Cette lecture est engagée et discutable, nous en donnons plus bas les limites, mais elle a le mérite de remettre au centre une question que tout investisseur devrait se poser : combien vaudra mon épargne dans vingt ans ?
Le sujet n'a rien d'académique en 2026. Après une année 2025 très calme, les prix français sont repartis à la hausse au printemps sous l'effet du choc énergétique, avant de refluer à 1,8 % sur un an en juin. Nous complétons donc le documentaire par une chronologie monétaire détaillée, un point sur l'inflation actuelle et une méthode concrète pour protéger son pouvoir d'achat.
Le fil conducteur du film est simple : chaque fois qu'un État a pu créer de la monnaie sans contrainte, il a fini par le faire, et les détenteurs de cette monnaie en ont payé le prix. James Turk s'attarde sur l'épisode des assignats, qu'il présente comme le laboratoire grandeur nature de toutes les inflations modernes : une émission initiale présentée comme exceptionnelle et gagée sur les biens du clergé, puis des émissions successives justifiées par l'urgence, puis l'effondrement.
Max Keiser, connu pour ses positions très critiques envers le système bancaire et pour son soutien précoce aux actifs alternatifs, élargit le propos au système monétaire contemporain. L'argumentaire est celui de l'école autrichienne : l'inflation n'est pas d'abord une hausse des prix, c'est une hausse de la quantité de monnaie, dont la hausse des prix n'est que la conséquence visible.
Le film adopte un point de vue militant. Trois nuances méritent d'être gardées à l'esprit :
Une monnaie est dite fiduciaire (du latin fiducia, la confiance) lorsque sa valeur ne provient pas de la matière qui la compose ni d'une promesse de conversion en métal, mais uniquement de la confiance des agents économiques et du cours légal imposé par l'État. Un billet de 50 euros ne vaut pas 50 euros de papier : il vaut 50 euros parce que chacun l'accepte et que la loi oblige à l'accepter en règlement d'une dette.
| Type de monnaie | Fondement de la valeur | Exemples français | Risque principal |
|---|---|---|---|
| Monnaie marchandise | Valeur du métal contenu | Louis d'or, écu d'argent | Rognage, altération du titre |
| Monnaie représentative | Promesse de conversion en métal | Franc germinal (1803-1914) | Suspension de la convertibilité |
| Monnaie fiduciaire | Confiance et cours légal | Franc après 1914, euro | Émission excessive, inflation |
| Monnaie scripturale | Écriture en compte bancaire | Dépôts à vue, virements | Risque de contrepartie bancaire |
Aujourd'hui, les billets et pièces ne représentent qu'une fraction minoritaire de la masse monétaire en circulation dans la zone euro : l'essentiel de la monnaie est scripturale, créée par le crédit bancaire. Le débat sur « la planche à billets » porte donc en réalité, pour l'essentiel, sur la création monétaire par le crédit et sur les opérations des banques centrales.
| Période | Événement | Conséquence monétaire |
|---|---|---|
| 1716-1720 | Système de Law : Banque générale puis Banque royale, adossée à la Compagnie du Mississippi | Première expérience française de billets à cours forcé ; effondrement et défiance durable envers le papier-monnaie |
| 1789-1796 | Assignats, gagés à l'origine sur les biens nationaux | Émissions massives, hyperinflation, retrait définitif en 1796 |
| 1800-1803 | Création de la Banque de France (1800), puis franc germinal (loi du 7 germinal an XI) | Le franc est défini en poids d'or et d'argent : la stabilité durera plus d'un siècle |
| Août 1914 | Cours forcé du billet, suspension de la convertibilité en or | Financement de la guerre par l'émission ; l'inflation s'installe |
| 1928 | Stabilisation Poincaré : le franc est redéfini à environ un cinquième de sa valeur-or d'avant-guerre | Officialisation d'une dépréciation de l'ordre de 80 % |
| 1936-1945 | Abandon de l'étalon-or, guerre, occupation, dévaluations successives | Forte inflation d'après-guerre, pénuries et rationnement |
| 1er janvier 1960 | Nouveau franc : 100 anciens francs deviennent 1 franc | Réforme comptable qui acte l'ampleur de l'érosion antérieure |
| 1971-1973 | Fin de la convertibilité or du dollar, puis passage aux changes flottants | Toutes les grandes monnaies deviennent pleinement fiduciaires |
| Années 1970-1980 | Chocs pétroliers, inflation française à deux chiffres | Indexation des salaires, spirale prix-salaires, puis désinflation à partir de 1983 |
| 1999 / 2002 | Euro scriptural, puis billets et pièces ; 1 euro = 6,55957 francs | La politique monétaire passe à la BCE, avec une cible d'inflation de 2 % |
Créés fin 1789 pour financer un État en faillite, les assignats devaient être des titres temporaires gagés sur les biens du clergé nationalisés. Ils sont rapidement transformés en monnaie à cours légal, puis émis en volumes sans rapport avec la valeur des biens censés les garantir.
La mécanique décrite dans le documentaire est celle de toutes les hyperinflations : dépréciation du papier face au métal, fuite devant la monnaie, contrôle des prix par la loi du Maximum, marché noir, sanctions pénales contre ceux qui refusent le papier, et pour finir démonétisation en 1796. La leçon retenue par les auteurs : un contrôle des prix ne traite jamais la cause monétaire, il ne fait que déplacer les échanges hors du marché officiel.
Le franc germinal de 1803 est resté défini par un poids fixe de métal jusqu'en 1914 : sur cette période, la hausse des prix en France a été globalement nulle en moyenne longue, avec des phases alternées de hausse et de baisse. Le XXe siècle a tout changé. Guerres, reconstructions et chocs pétroliers ont conduit à une dépréciation cumulée telle que le franc a perdu, entre 1914 et son remplacement par l'euro, de l'ordre de 99 % de son pouvoir d'achat.
La réforme du nouveau franc, au 1er janvier 1960, en donne la mesure la plus parlante : il a fallu diviser l'unité de compte par cent pour redonner aux prix courants une échelle lisible. Le passage à l'euro en 2002, à 6,55957 francs pour un euro, a lui aussi entretenu une inflation ressentie supérieure à l'inflation mesurée, en raison des arrondis psychologiques sur certains prix de détail.
Après une année 2025 particulièrement calme, 0,9 % en moyenne annuelle selon l'Insee, contre 2,0 % en 2024, 4,9 % en 2023 et 5,2 % en 2022, les prix sont repartis à la hausse au printemps 2026. Le déclencheur est extérieur : la flambée des cours du pétrole et du gaz consécutive aux tensions géopolitiques de la fin février s'est transmise très vite aux carburants.
| Mois 2026 | IPC sur un an | Commentaire |
|---|---|---|
| Janvier | +0,3 % | Point bas, énergie encore en recul sur un an |
| Février | +1,0 % | Baisse moins prononcée des prix de l'énergie |
| Mars | +1,7 % | Accélération des produits pétroliers |
| Avril | +2,2 % | Énergie à +14,2 % sur un an |
| Mai | +2,4 % | Pic de la séquence ; énergie à +16,6 % |
| Juin | +1,8 % | Reflux net, énergie ramenée à environ +11 % |
La caractéristique de cet épisode est qu'il est resté concentré : l'inflation sous-jacente, qui exclut l'énergie et les produits frais, est demeurée modérée, les produits manufacturés reculent même sur un an. Autrement dit, contrairement à 2022-2023, le choc énergétique ne s'est pas diffusé massivement au reste des prix. L'Insee table sur une inflation d'environ 2 % en moyenne sur l'ensemble de 2026.
Les conséquences concrètes ne se sont pas fait attendre. Le franchissement du seuil de 2 % a déclenché la revalorisation automatique du Smic de 2,4 % au 1er juin 2026. Côté épargne, le taux du Livret A passe de 1,50 % à 1,70 % au 1er août 2026, première hausse depuis février 2023, tandis que le LEP est maintenu à 2,50 %. Rapporté à une inflation autour de 1,8 %, le rendement réel du Livret A reste quasi nul.
Un placement qui rapporte 1,70 % quand les prix montent de 1,8 % fait perdre du pouvoir d'achat, même si le solde du compte augmente chaque année. C'est précisément le mécanisme que dénoncent Max Keiser et James Turk : l'érosion est indolore parce qu'elle est lente et parce que le chiffre affiché sur le relevé, lui, ne baisse jamais. Le seul indicateur qui compte pour un épargnant est le rendement réel, c'est-à-dire net d'inflation et de fiscalité.
Pour un investisseur ou un trader, cette longue chronologie n'est pas seulement une curiosité historique. Elle rappelle trois choses concrètes. D'abord, que le risque monétaire est un risque à part entière, distinct du risque de marché : détenir du cash n'est pas une position neutre, c'est un pari sur la stabilité de la monnaie. Ensuite, que les régimes monétaires changent, étalon-or, Bretton Woods, changes flottants, union monétaire, et qu'aucun ne s'est révélé définitif.
Enfin, que les épisodes d'inflation ont toujours déplacé la valeur d'un groupe à un autre : ils allègent la dette des emprunteurs et appauvrissent les créanciers et les détenteurs d'épargne liquide. C'est ce transfert, invisible dans les comptes nationaux mais bien réel dans les patrimoines, qui constitue le véritable sujet du documentaire.
Le film de Max Keiser et James Turk est une plaidoirie plus qu'une analyse neutre, et il faut le regarder comme tel. Mais il repose sur des faits difficilement contestables : la France a bien connu deux effondrements de son papier-monnaie, le franc a bien perdu l'essentiel de son pouvoir d'achat au XXe siècle, et l'inflation reste, en 2026 comme en 1795, la variable qui détermine silencieusement ce que vaudra une épargne dans dix ou vingt ans.
Avec des prix en hausse de 1,8 % sur un an en juin 2026 et un Livret A relevé à 1,70 %, l'enjeu n'est pas de craindre un scénario d'hyperinflation, très éloigné de la situation actuelle de la zone euro, mais de cesser de raisonner en rendement nominal. Retrouvez d'autres films et enquêtes économiques dans notre sélection de documentaires et reportages financiers.