Mis à jour le 20 juillet 2026 par Ludovic
Mathieu Verboud propose une enquête sur l'un des plus importants paradis fiscaux méconnu du grand public : la City de Londres. Diffusé pour la première fois sur France 5 en octobre 2011 dans la case « Le monde en face », ce documentaire de 52 minutes produit par Zadig Productions reste, plus de dix ans après, l'une des meilleures portes d'entrée pour comprendre comment fonctionne le premier centre mondial du marché des changes.
Comment la City a-t-elle réussi à devenir un des acteurs majeurs de la dérégulation financière, des bonus extravagants, de la culture du profit à court terme, de la fiscalité douce mais aussi du secret bancaire, de l'évasion fiscale et du blanchiment d'argent ? Le film remonte le fil de ce système, de la Cité médiévale aux salles de marché contemporaines.
Ce qu'il faut retenir
Il est vrai que l'endroit est particulier : la City n'est pas un « borough » comme les 32 autres quartiers de Londres, elle jouit de nombreux particularismes. Les électeurs y sont à la fois des personnes physiques et des personnes morales installées sur le territoire, et le Lord Mayor de la City dispose d'une large autonomie par rapport à la ville de Londres, notamment en matière de police.
Le film montre comment l'organisation discrète de la City, avec ses us et coutumes étranges, lui permet de peser sur toutes les velléités politiques de réguler le monde de la finance et même, quand c'est son intérêt, de peser lourdement sur des États, la crise grecque servant de cas d'école au moment du tournage.
Le point de départ du film est juridique, pas économique. La City of London Corporation est la plus ancienne collectivité locale du pays et a conservé des prérogatives que le reste du Royaume-Uni a perdues depuis longtemps. Trois particularités reviennent constamment dans le documentaire :
Le mot du documentaire : le film n'affirme pas que la City serait un État dans l'État, mais que son statut juridique lui donne une capacité d'influence structurelle sur les décisions qui la concernent. C'est cette asymétrie, plus que le montant des bonus, qui constitue le vrai sujet.
La partie la plus dérangeante de l'enquête ne porte pas sur Londres, mais sur ses satellites. Le documentaire décrit un ensemble en cercles concentriques : la City au centre, puis les dépendances de la Couronne (Jersey, Guernesey, île de Man), puis les territoires britanniques d'outre-mer (îles Vierges britanniques, Caïmans, Bermudes). Chacun conserve une souveraineté fiscale propre tout en restant relié au système juridique et bancaire britannique.
Cette architecture n'a pas disparu depuis 2011. Le Tax Justice Network, dont plusieurs chercheurs interviennent dans le film, estime que le Royaume-Uni et son réseau de juridictions concentrent environ un tiers des risques mondiaux d'abus fiscal des multinationales, les îles Vierges britanniques, les Caïmans et les Bermudes occupant les premières places de son Corporate Tax Haven Index. Dans son indice d'opacité financière, plusieurs dépendances britanniques figurent toujours dans le haut du classement mondial.
Nuance à garder en tête : depuis le tournage, plusieurs mécanismes de transparence ont été mis en place, échange automatique d'informations bancaires, registres de bénéficiaires effectifs, standards de l'OCDE. Ils ont réduit le secret bancaire classique sans faire disparaître l'optimisation fiscale des multinationales, qui passe aujourd'hui davantage par des montages licites que par la dissimulation pure.
Le documentaire a été tourné avant le Brexit, avant la disparition du Libor et avant la vague de dérégulation post-2024. Trois évolutions méritent d'être ajoutées à la lecture du film.
1. La domination sur le marché des changes est intacte. Selon l'enquête triennale de la Banque des règlements internationaux menée en avril 2025 et publiée par la Banque d'Angleterre, le volume quotidien moyen traité au Royaume-Uni atteint 4 745 milliards de dollars par jour, contre 3 735 milliards en 2022, soit 37,8 % du marché mondial, près du double des États-Unis. Le Royaume-Uni concentre par ailleurs environ la moitié de l'activité mondiale sur les dérivés de taux de gré à gré.
2. Londres a perdu sa première place symbolique, mais de très peu. Dans le Global Financial Centres Index publié en mars 2026, New York reste en tête devant Londres, avec un écart d'un seul point d'indice, Hong Kong et Singapour suivant immédiatement. Le classement des grandes places n'a jamais été aussi resserré.
3. Le balancier réglementaire est reparti vers la dérégulation. En juillet 2025, la Chancelière de l'Échiquier a présenté à Mansion House, la résidence officielle du Lord Mayor de la City, précisément, un ensemble de mesures baptisées « Leeds Reforms », avec l'objectif affiché de faire du Royaume-Uni la première destination mondiale des services financiers d'ici 2035. Au programme : révision du cloisonnement entre banque de détail et banque d'investissement, allègement du régime de responsabilité des dirigeants, réduction des obligations de reporting. Le scénario décrit par le film — l'industrie financière obtenant l'assouplissement des règles héritées de la crise de 2008 — s'est donc rejoué, quinze ans plus tard, dans le même bâtiment.
| Indicateur | Situation au moment du film | Situation en 2026 |
|---|---|---|
| Part du Royaume-Uni sur le forex mondial | Environ 37 % (enquête BRI 2010-2013) | 37,8 % (enquête BRI avril 2025) |
| Volume quotidien traité au Royaume-Uni | Environ 2 000 milliards de dollars | 4 745 milliards de dollars par jour |
| Classement mondial des places financières | Londres en tête ou au coude-à-coude avec New York | 2e derrière New York, à 1 point (GFCI, mars 2026) |
| Accès au marché européen | Passeport européen automatique | Supprimé depuis le Brexit, équivalences partielles |
| Orientation réglementaire | Renforcement post-crise 2008 | Allègement ciblé (« Leeds Reforms », 2025) |
Regarder ce documentaire depuis la France n'a pas seulement un intérêt civique. La City reste le lieu où se forment les prix que voit un trader particulier sur son écran, et l'endroit où sont domiciliés une grande partie des courtiers du marché.
C'est l'application pratique la plus directe du film : ne pas confondre la façade et la structure juridique. Cinq vérifications suffisent, et elles prennent une vingtaine de minutes.
Oui, à condition de le situer. Le film date de 2011 et certains passages ont vieilli : la crise de la zone euro y occupe une place centrale, le Brexit n'existe pas encore, et une partie des mécanismes de secret bancaire évoqués ont depuis été encadrés par l'échange automatique d'informations. Le ton, volontairement engagé, relève de l'enquête à charge plus que de l'exposé neutre, c'est aussi ce qui en fait un document utile à confronter à d'autres sources.
Ce qui n'a pas vieilli, en revanche, c'est la démonstration de fond : une place financière peut peser sur les règles qui la gouvernent, et l'architecture juridique compte autant que les volumes échangés. Les chiffres de 2025 et 2026 le confirment plutôt qu'ils ne le contredisent. Pour un investisseur particulier, la conclusion opérationnelle tient en une phrase : vérifiez toujours l'entité juridique en face de vous, car derrière une même enseigne londonienne se cachent parfois des protections très inégales.
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