#1 17-12-2011 10:49:45

Climax
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Traders et maîtres de l'échiquier

Traders et maîtres de l'échiquier


Enquête – Ils sont rationnels, pragmatiques, ils sont surtout de fins stratèges. Autant de qualités qui font des joueurs d'échecs des cibles de choix pour exceller dans la finance. Deux mondes qui sont d'ailleurs de moins en moins étanches.

Lentement, ils posent les coudes sur la table ; calmement, ils se prennent la tête dans les mains ; tranquillement, ils baissent un bras et se massent le menton du bout des doigts ; puis ils se figent ; un long moment, ils gardent la pose, immobiles. Ils inspirent profondément, relèvent les épaules et finissent par bouger un pion. Comme s'ils exécutaient une chorégraphie au ralenti. Concentrés, les yeux rivés sur l'échiquier, ils restent muets. On n'entend guère que les tic-tac des pendules veillant aux minutes qui passent : un certain nombre de coups doivent être joués dans un laps de temps défini. Le silence est assourdissant, les rideaux sont fermés, la lumière est tamisée, la moquette épaisse. Ce dimanche matin-là, dans les salons feutrés de l'Automobile Club de France, place de la Concorde, à Paris, vingt-deux joueurs, répartis par deux sur onze tables, s'affrontent au cours d'un tournoi qui oppose l'équipe d'échecs du Royal Automobile Club de Londres (RAC) à la GF Team française, du nom de son fondateur, Guy Fouchet, un financier à la retraite.

Au même moment, à seulement cinq cents mètres de là, rue du Faubourg-Saint-Honoré, d'autres Anglais du RAC se mesurent aux Américains du Cosmos Club de Washington et aux Français du cercle de l'Union interalliée au cours d'une série de trois duels de vingt minutes chacun. On appelle ça du speed chess, ou partie rapide, la discipline favorite des décideurs. " Parce que cela reflète l'époque actuelle : aujourd'hui, il faut prendre des décisions rapidement ", explique Bachar Kouatly, 63 ans, à la tête d'une société d'investissement et premier grand maître français depuis la Révolution (le plus haut titre qu'un joueur d'échecs puisse obtenir, à part celui de champion du monde), sacré en 1989. A l'Automobile Club comme à l'Interalliée, ils sont légion. Un conseiller d'Etat, un diplomate, quelques avocats d'affaires, des businessmen, et surtout des banquiers et des dirigeants de fonds d'investissement. Un hasard ? Sûrement pas. Ici, ça n'existe pas. Les deux mondes se connaissent bien et se fréquentent beaucoup ; et pour cause, ils ne font souvent qu'un.

" Dans l'un comme dans l'autre, les mauvais spéculent, les bons calculent, affirme Henry Mutkin, le capitaine de l'équipe d'échecs du Royal Automobile Club, un ancien banquier spécialiste des fusions et acquisitions. Les meilleurs financiers sont tous d'excellents joueurs d'échecs. " Henry Mutkin y va peut-être un peu fort, mais il n'a pas complètement tort. Dans le monde de la finance, les grands joueurs d'échecs sont rois. Ils vont même jusqu'à être recrutés. Qu'importe s'ils ignorent tout de la Bourse, à partir du moment où ils dominent l'échiquier, ils sauront triompher des marchés. C'est le présupposé, qui s'appuie sur un constat : la machine intellectuelle est identique. Un esprit cartésien et mathématique, qui ne laisse rien au hasard. Joueurs d'échecs et financiers n'avancent jamais leurs pions au petit bonheur la chance : ils analysent, évaluent, raisonnent, échafaudent et mémorisent avant d'agir.

" Beaucoup pensent que les joueurs d'échecs peuvent être de bons traders car ils savent anticiper des dizaines de coups à l'avance, mais c'est une erreur : les possibilités sont infinies et il est impossible de toutes les calculer ", insiste Bob Rice, auteur de Three Moves Ahead. What chess can teach you about business (Trois coups à l'avance. Ce que les échecs peuvent vous apprendre sur les affaires) et associé chez Tangent Capital, une banque d'affaires de New York. " Deux qualités, en réalité, prévalent, poursuit-il. La faculté à repérer les comportements récurrents et la réactivité. Un grand maître ne va jamais tout miser sur une seule ligne d'attaque et la maintenir coûte que coûte, il a un grand respect pour la part d'inconnu et se montre très réaliste. Il va donc réagir rapidement en fonction de l'environnement et des prises de position de son adversaire, et ajuster, voire changer, sa stratégie au fur et à mesure. "

Et c'est ce qui plaît aux banquiers. Dans les années 1990, alors qu'il était avocat dans un prestigieux cabinet, Bob Rice a créé le Wall Street Chess Club. "C'était une décision purement intéressée, confie-t-il. J'ai assisté aux championnats du monde et j'ai remarqué que la plupart des spectateurs étaient des financiers. J'ai donc pensé que ce serait un bon moyen de rencontrer de potentiels nouveaux clients. " Il a vu juste. A l'époque, son club attire non seulement les plus grands noms de Wall Street mais aussi les grands maîtres du monde entier, et les Russes en particulier. Le coup de foudre est immédiat. Si bien que la banque américaine Bankers Trust (rachetée en 1998 par la Deutsche Bank) décide de lancer un programme de recrutement auprès des meilleurs joueurs. " Ils leur ont dit : "Vous avez un cerveau qui fonctionne comme il faut, nous vous formerons", raconte Bob Rice. Imaginez la tête de certains joueurs ! " La stratégie ressemble plus à un coup de poker qu'à un coup de maître et n'a pas toujours été couronnée de succès. Mais les affinités demeurent et la filière fonctionne encore.

Boaz Weinstein en sait quelque chose. C'est grâce aux échecs qu'il a décroché son premier boulot chez Goldman Sachs, à New York, et grâce à son jeu qu'il s'est hissé au sommet de Wall Street. Passionné depuis l'âge de 5 ans, il a participé à son premier tournoi à 13 ans et remporté le titre de maître à 16 ans. Son bac en poche, et alors qu'il s'apprêtait à partir étudier la philosophie à l'université du Michigan, il a postulé pour un stage d'été dans le célèbre établissement financier. Il n'y croyait pas vraiment - il était trop jeune et n'avait aucune expérience - mais il a décidé de tenter sa chance malgré tout et a réussi à obtenir un entretien. Ses craintes étaient fondées : sa candidature n'a pas été retenue. Au moment de quitter les lieux, un peu déçu, il fait une halte aux toilettes et croise un homme, un associé haut placé, qu'il avait déjà rencontré et affronté aux échecs dans un club de Manhattan. Coup de chance, c'est un admirateur. Ni une ni deux, il organise un autre rendez-vous dans le département qu'il dirige. Boaz est engagé.

Dès lors, il se pique de finance. A peine ses études terminées, il se lance chez Merrill Lynch. Et à tout juste 27 ans, alors qu'il est trader à la Deutsche Bank, il est propulsé directeur général. Du jamais-vu. Il entre dans la légende de Wall Street. Certains parlent de lui comme d'un génie, d'autres comme d'un prodige. Ses bonus atteignent les 40 millions de dollars par an. Et à son tour, il recrute des joueurs. " Aux échecs comme sur les marchés, ni la chance ni le bluff n'existent, insiste-t-il. Vous devez être constamment hyperrationnel dans la façon dont vous évaluez votre position : il faut avoir une vision claire de l'ensemble et composer avec les paramètres inconnus. " Le jeu peut coûter cher. En 2008, Boaz a manifestement mal évalué sa position : lui et son équipe ont perdu 1,8 milliard de dollars. " Perdre est une expérience importante pour un trader, commente-t-il. Si vous ne jouez que lorsque vous êtes sûr de gagner à 100 %, alors vous n'avancez jamais votre pion. Il n'y a pas de coup parfait. Il faut savoir être pragmatique et prendre des décisions. Avoir raison six fois sur dix, c'est déjà excellent. " L'année suivante, après avoir quitté la Deutsche Bank, il a monté son propre fonds spéculatif, Saba Capital. Un succès : en août 2009, il démarrait avec 150 millions de dollars, il en gère aujourd'hui près de 5 milliards et offre un retour sur investissement de plus de 9 %, bien au-delà de la moyenne générale.

Boaz Weinstein n'est pas le seul bon joueur à faire flamber Wall Street. D'autres s'apprêtent à lui emboîter le pas. A l'instar de Robert Hess. Coaché par un Russe durant toute son enfance, grand maître à 17 ans seulement, aujourd'hui étudiant à Yale, il a lui aussi décroché son premier stage dans la finance grâce aux échecs. On est même venu le chercher ! C'était en 2008, le père de l'un de ses amis travaillait dans un fonds d'investissement new-yorkais : " Il m'a dit : "Tu es un très bon joueur, tu devrais être un bon analyste financier. Viens", se souvient Robert. J'ai hésité mais j'y suis allé. J'étais le plus jeune, d'au moins dix ans. " Pendant quelques semaines, il compile, analyse et fait des prévisions : " J'ai adoré, dit-il. Aux échecs, vous êtes seul contre votre adversaire. En finance, vous êtes seul contre les marchés. C'est à vous de calculer les risques et vous êtes le seul responsable en cas d'échec comme en cas de victoire. " Il ne compte pas en rester là. " Les liens entre les deux sont évidents, dit-il. Il y a beaucoup d'exemples, regardez Patrick Wolff. "Patrick Wolff, 43 ans, est un as aux échecs - il est grand maître (aujourd'hui, ils sont un peu plus de mille dans le monde, dont quarante en France) et a été deux fois champion des Etats-Unis. Et un as de la finance, alors qu'il a étudié la philosophie. " Les échecs vous apportent une rigueur analytique et vous -apprennent à être objectif ", assure-t-il. La meilleure des formations. Jusqu'à l'an dernier, il travaillait chez Clarium Capital Management, un hedge fund basé à San Francisco et dirigé par Peter Thiel, 44 ans, une autre star de la finance : c'est lui qui a parié le premier sur Mark Zuckerberg en 2004 en investissant 500 000 dollars dans Facebook. Un grand joueur lui aussi, " c'est ce qui m'a permis d'attirer son attention ", raconte Patrick, qui est parti juste à temps - Clarium a perdu plusieurs milliards de dollars l'an passé - pour créer son propre fonds, qu'il a baptisé... Grand Master.

Fervent admirateur du magnat de la finance Warren Buffett, il est invité chaque année à se " produire " à l'assemblée des actionnaires de Berkshire Hathaway, un grand show au cours duquel il joue des parties à l'aveugle (il ne voit pas l'échiquier et annonce ses coups oralement). A chaque fois, il en met plein la vue. Boaz Weinstein, lui aussi, y a participé. " Il est certain qu'être un bon joueur vous aide à développer votre réseau ", admettent-ils tous les deux. " Etre un bon joueur ne veut pas nécessairement dire que l'on est plus intelligent que les autres, tempère Bob Rice. Le raccourci est fréquent parce que c'est un sport très sérieux, qui se joue assis, sans bouger, parfois pendant plusieurs heures, et que ça donne des airs intelligents, mais beaucoup d'entre eux ne sont pas particulièrement brillants en dehors du jeu. Il s'agit simplement d'une certaine forme d'intelligence qui peut être adaptée aux métiers de la banque et de la finance. " BNP Paribas ne s'y est pas trompée. Depuis 2006, elle est partenaire de la Fédération française des échecs. " Un partenariat naturel, souligne Alain Terno, responsable des partenariats sportifs France chez BNP. Nous véhiculons les mêmes valeurs : créativité, réactivité, engagement et ambition. "

Un peu bateau, le package ne paraît pas être réservé aux échecs et à la banque. " Cela colle parfaitement en tout cas, s'enthousiasme Henri Derhy, 52 ans. Tout est une question de tactique : il faut définir des objectifs, établir un plan d'action, organiser ses pièces, contrôler les cases faibles de l'adversaire et prendre des décisions. Sans les échecs, je ne serais jamais arrivé là où j'en suis aujourd'hui. Cela m'a appris dès le plus jeune âge la discipline, la concentration et la structuration de ma pensée. "

Fils d'un employé d'assurances et d'une fonctionnaire de La Poste, Henri Derhy a grandi à Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise), dans la cité de la Dame Blanche, et commencé à jouer aux échecs à l'âge de 7 ans. Pour son anniversaire, ses grands-parents lui avaient offert une boîte de 24 jeux (petits chevaux, dames...), il n'a aimé que les échecs. Au lycée, il a remporté le titre de vice-champion de France. " Il faut imaginer des combinaisons, réfléchir et, surtout, il n'y a aucun hasard : pas de cartes, pas de dés, tout dépend de vous et de vous seul ", dit-il. ça lui ressemble.

Henri a été embauché chez BNP-Paribas juste après son service militaire, à l'âge de 23 ans, en tant que coursier dans un groupe d'agences de Sarcelles. Il n'a pas fait d'études, il a grimpé les échelons un à un : il a été caissier, puis conseiller clientèle, inspecteur, responsable de la gestion et des ressources humaines de plusieurs agences à Paris, directeur commercial... Aujourd'hui, il est directeur du groupe des agences BNP-Paribas Nice et Corse, il dirige 39 agences et 330 collaborateurs. " C'est le même principe aux échecs : tout le monde est à égalité, quels que soient sa corpulence, son éducation, ses ressources, son âge ou son genre. Tout est une question de persévérance ", martèle Henri, qui se bat pour développer les échecs dans les écoles.

BNP subventionne des programmes dans les écoles, les ZEP en particulier, et organise chaque année les " blitz BNP-Paribas ", une compétition qui s'étale sur neuf mois et rassemble près de 10 000 participants autour de duels de cinq minutes chacun. Aujourd'hui, il existe 58 000 licenciés en France - un record, en progression de 3 % par an -, dont les deux tiers ont moins de 20 ans et 23 % sont des femmes. " La Fédération des échecs est une fédération jeune, contrairement au bridge, plutôt un "sport de vieux", avec une moyenne d'âge de 63 ans, se félicite Jean-Claude Moingt, ancien président de la Fédération, professeur d'échecs et maire adjoint de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). C'est la troisième fédération, après le football et le handball, par le nombre d'interventions en milieu scolaire. " En janvier 2012, il organise le Grand Prix de la Fédération aux Pyramides de Port-Marly, en présence de politiques adeptes de l'échiquier. Seront conviés Rama Yade, Manuel Valls ou encore François Baroin. Mais le plus assidu d'entre eux, celui dont tout le monde dit qu'il est " l'un des meilleurs et le plus passionné ", l'ancien patron du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, lui, n'est plus sur la liste des invités. Fin de partie.


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